Seuls existent les commencements,
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Être toujours voyageur de l'Aube.

mercredi 22 juillet 2020

114 —Libérer la Vérité

Marc chap7 - 31 et s.
Jésus sortit du territoire de Tyr et revint par Sidon vers la mer de Galilée, en traversant le territoire de la Décapole. On lui amène un sourd qui a de la difficulté à parler, et on le supplie de poser la main sur lui. 
Il l’emmena à l’écart de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, cracha et lui toucha la langue avec sa salive ; puis il leva les yeux au ciel, soupira et dit
 : Ephphatha – Ouvre-toi ! 
Aussitôt ses oreilles s’ouvrirent, sa langue se délia ; il parlait correctement. 
Jésus leur recommanda de n’en rien dire à personne, mais plus il le leur recommandait, plus ils proclamaient la nouvelle. En proie à l’ébahissement le plus total, ils disaient :
- Il fait tout à merveille ! Il fait même entendre les sourds et parler les muets.

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Qu'on ait lu l'Évangile ou non, chacun connaît ces histoires de miracles qui ont fait l'objet de multiples commentaires, sous forme d'émerveillements, de railleries, ou de gentilles histoires pour personnes bigotes ou attardées.

Je préfère vous raconter l'histoire d'un de mes amis, abandonné à la naissance et qui n'eut de cesse de retrouver les traces de sa mère biologique. Il finit par aboutir après des recherches durant de longues années. Le récit de cette quête éperdue mériterait un roman. Si je l'écrivais beaucoup trouveraient que j'exagère. Mais c'est bien connu : la réalité dépasse souvent la fiction.
Dans les années qui suivirent l'abandon de son premier fils, Madame Unetelle se maria, eut trois autres garçons, puis se retrouva veuve.

Lorsqu'il eut la certitude qu’elle était sa mère biologique, mon ami tenta d'entrer en contact à plusieurs reprises. En vain. Elle refusa, sous quelque forme que ce soit. Durant une bonne dizaine d'années, il envoya chaque premier de l'an une carte postale à Madame Unetelle pour lui souhaiter la bonne année. Il n'eut jamais aucune réponse.


Un jour, une de ses filles  déclara tout de go :  — J’ai décidé de rencontrer ma grand-mère !
Elle usa d'un subterfuge subtil pour entrer en contact avec l'un des fils. Elle apprit à ce dernier qu'il avait un frère « caché ». Elle lui en montra la réalité par des documents officiels. Je vous laisse le soin d'imaginer le tsunami qui s'ensuivit.

Les explications eurent lieu. Le résultat fut inespéré en termes de positivité.
Mon ami retrouva « sa famille » et l'entente entre les quatre frères se révéla étonnamment une réussite et une fluidité. La mère retrouva ce fils abandonné contre sa volonté avec des flots émotionnels auxquels personne ne s'attendait.

La mère expliqua comment toute jeune fille elle fut victime durant la guerre 39/45 de l'instituteur débarqué  d’on ne sait où dans ce village du sud à cause de de la guerre. L'instituteur (par ailleurs marié, mais éloigné de sa légitime) l’a mise enceinte lors d’un acte qui doit être qualifié de viol. Le père de la jeune fille était le maire du village.… Avec le curé on était en présence de la trilogie  des notables locaux, qui en moins de temps qu'il ne faut pour le dire scellèrent le sort de la fille du maire.
Elle, fut rapidement considérée comme la provocatrice coupable, envoyée dans un couvent pour accoucher et expier avec la bénédiction de l'église, et bien évidemment sommée d'abandonner illico son enfant « né de mère inconnue ».

Pourquoi je raconte cette histoire hélas assez banale en ces temps troublés de  la guerre ?
Parce que les autres fils sont unanimes à propos de leur mère, qui avait dans les 80 ans lors de la mise en vérité. Il se faisait qu’elle ne parlait plus depuis plusieurs années, se laissant mourir lentement. Elle était muette et n'écoutait plus personne.

Or, depuis que la vérité a été faite, non seulement elle revit, mais l'atmosphère générale est d'une intensité peu commune. Elle parle, parle et parle encore de tout et de rien, de son histoire personnelle, de son défunt mari qui n'avait jamais rien su, comme de son intérêt pour la littérature.
Elle découvre que ce fils abandonné, a été libraire et posséde une grande culture livresque, qu’il est aussi passionné d'histoire qu'elle.
Elle voisine actuellement dans les 95 ans. 
Je dis souvent à mon ami à quel point il a redonné vie à sa mère. Ses frères lui sont reconnaissants pour sa persévérance. Elle a permis une renaissance en vérité et une libération.

Dans l'Évangile, Jésus pratique excessivement souvent des mises en vérité dans diverses situations des plus variés, concernant des pauvres, des riches, des puissants, des crapules,  des religieux hypocrites,  des enfants, des « femmes de mauvaise vie », etc. 
Madame Unetelle a pu se mettre en vérité.
Dans l'Évangile on appelle ça un miracle.

12 commentaires:

  1. Super merci de nous partager cela
    Oui c'est bien le sens des miracles
    Ce n'est pas lui qui guérit mais la qualité de sa présence rend la vie aux gens

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    1. Merci beaucoup pour ce commentaire.
      Je trouve la dernière phrase particulièrement lumineuse… et tellement juste !
      La qualité de présence rend la vie.
      Quelle merveilleuse capacité nous est confiée…

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  2. La dernière fois, je n'ai pas fait de commentaire sur ton texte parce que, bien que l'ayant lu de nombreuses fois, j'avais du mal à la comprendre.
    Cette fois, sans attendre, je tiens à te dire combien ton histoire et ta lecture de l'évangile me semble profondément belle et vraie ! L’Évangile et ses miracles s'incarnent dans ces événements de la vie quotidienne... trop simples ou "trop" (!) simplement humains pour qu'on pense (ou qu'on ose) y déceler le passage de Dieu.
    Vraiment, merci, Alain !
    Un très grand merci, Alain

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    1. Tu as raison, le divin nous traverse (je dis avec mes mots) il agit par nous et en nous, et toujours par bienfaisance.
      D'une certaine manière ça nous échappe, mais on peut aussi en acquérir une plus grande conscience.
      Ce qui me frappe c'est quand tu écris qu'on n'ose plus y déceler le passage de Dieu. Tu as raison. Il y a là quelque chose de dramatique pour le genre humain.
      Mais à qui la faute ? Quelle est l'institution qui ne cesse de mettre en œuvre tout un arsenal de ténèbres pour dégoûter l'homme de Dieu ?

      Il y a (je crois) une phrase liturgique : « par lui, avec lui et en lui,… » qui figure dans la messe (je ne sais plus où il y a tellement d'années que je ne suis pas entré dans l'église), cela me semble plus « humain » si on transforme :
      « par nous avec nous et en nous,… »
      j'y trouve quelque chose de plus original et de plus cosmique.
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      Complément : à propos de ta première phrase :
      mon texte avait certainement des obscurités… qui ne demandent qu'à venir à la lumière…
      mais pour cela il faudrait que je connaisse ce que tu as eu du mal à comprendre.
      Si le cœur t'en dit…

      Merci beaucoup pour ton passage toujours très apprécié.

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  3. C'est curieux, j'ai lu cette histoire comme un scénario, je la trouve particulièrement romanesque, j'imaginais un film et je voyais l'histoire se dérouler sous mes yeux.
    C'est vrai : la réalité dépasse certaines fictions - ou du moins les égale.
    Ce que je retiens de cette histoire : la puissance de la détermination et de l'obstination, l'importance de ne jamais se laisser décourager. Car notre découragement - nous avons horreur du vide - tend à se meubler de toutes sortes d'interprétations et de fausses, déprimantes, réductrices explications sur la réalité. Autre chose : le pouvoir de guérison des mots (ils ont aussi le pouvoir contraire, ils peuvent ressusciter autant qu'assassiner). Libérer la vérité, c'est libérer la vie, les énergies, permettre à l'amour de circuler... car le tu tue comme l'écrivait si bien Jacques Salomé. En creux, c'est aussi un beau portrait de femme, car, en y pensant bien, elle a dû faire face à tant de blessures et d'humiliations. Et puis, si ces quatre frères ont su se rencontrer et s'aimer, c'est qu'au travers de ce qu'elle leur a transmis, elle leur a permis de développer la capacité de nouer des liens. Oui, une histoire de liens silencieux néfastes qu'on a réussi à dénouer, et une histoire de liens nouveaux, solides, constructifs qu'on a pu se mettre à inventer.

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    1. À mes yeux, cette histoire vraie est exemplaire à plus d'un titre. Sur la réalité des faits : tout est exact. J'ai fait lire le texte à ma compagne de vie, qui connaît mon ami depuis qu'elle me connaît. Je voulais qu'elle me dise si j'étais dans le vrai. Évidemment, je n'ai pas narré tous les épisodes dont on se doute que certains ont pu être (très) douloureux.

      Tu soulignes avec justesse divers plans que l'on peut retenir. Je forme le vœu que chacun y trouve de quoi nourrir sa propre réflexion sur l'aventure humaine...
      Et sur l'aventure divine…
      Merci pour ton long et éclairant commentaire.

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  4. J'ai enfin deux minutes pour commenter cette belle histoire
    Tu te doutes que j'ai été touchée
    Ma fille adoptive a aussi tenté retrouver sa mère biologique quand elle a eu 17 ans
    Cette mère (belge)n'a jamais voulu entrer en contact avec elle: elle lui rappelait sans doute des souvenirs trop douloureux. Ella été frappée par un mari violent et alcoolique quand elle attendait M.A (ma fille adoptive)
    La "mise en vérité" dont tu parles, n'a pas pu se faire, et pourtant M.A est équilibrée et heureuse! Je pense que nous avons pu la conduire sur le chemin du dialogue
    Elle m'a dit que elle ne supportait pas les gens qui boivent trop: elle n'a en tout cas pas hérité du gène de l'alcoolisme
    Merci à toi pour tes textes qui nous emmène toujours sur le chemin de la réflexion!

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    1. La « mise en vérité » dont je parle, est celle de *soi par rapport à soi* et non pas de soi par rapport à une situation, même si cela est forcément imbriqué quelque part.
      Dans mon histoire, la « mise en vérité » concerne essentiellement Madame Unetelle de 95 ans au regard de sa propre histoire et sa conscience profonde entravée par le silence dans lequel elle a été enfermée, par son père, par le violeur, par le curé, par tout le village solidaire de la « bonne morale ». C'est-à-dire une femme excessivement respectable et néanmoins doublement victime. (Triplement victime d'ailleurs si je racontais toute l'histoire…).
      Reste bien entendu l'histoire douloureuse de ta fille adoptive, que je connais, et sur laquelle je ne reviens pas ici.
      Merci pour ce commentaire qui me permet de préciser à mon tour.
      J'espère que tu vas pour le mieux malgré les épisodes difficiles que tu traverses.

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  5. "Libérer la vérité", quel titre approprié !
    Le secret qu'elle gardait enfoui en elle-même la tuait à petit feu. Elle ne savait pas que le fait de le voir étalé au grand jour la libérerait. Elle croyait plutôt que ça l'enfermerait davantage, à cause des jugements qu'elle craignait. Elle portait sans le savoir une culpabilité qui ne lui appartenait pas.
    Et moi, qu'est-ce qui entrave ma pleine libération, qu'elle identification à un personnage que les événements de ma vie ont engendré, me retiennent encore prisonnière ? Ces identifications au personnage que je ne suis pas me voilent par le fait même qui je suis. En ce qui me concerne le personnage que je ne suis pas n'a pas encore été totalement dissolu dans l'eau de La Clarté. Mais je suis sur le bon chemin et une lumière immense luit. Merci Alain pour ce texte qui associe vérité et guérison. kéa

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    1. J'aime beaucoup ton commentaire, Kéa.
      Tu exprimes clairement le vécu de cette femme. Tout a été projeté sur elle, à la suite d'un acte dont elle ne fut que victime... Tragédie humaine ! La culpabilité est un sentiment dévastateur à quelque niveau que ce soit. (Que je ne confonds pas avec la responsabilité, bien évidemment).

      Quant à ce qui pourrait te concerner, je crois que tu es sur le vrai bon chemin. Celui qui nous fait peu à peu passer du « personnage que nous représentons » à la réalité de « l'être que nous sommes ».
      C'est un bien long et difficile chemin. Parfois douloureux.
      Mais comme on dit souvent, l'important est d'être sur le chemin. Et de faire aujourd'hui le pas d'aujourd'hui. Et pas plus.
      J'acquiers de plus en plus la certitude qu'il ne faut rien brusquer, mais tout accompagner.

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  6. Cette histoire vraie est tout à fait extraordinaire démontrant en quelque sorte que non pas la vérité peut vous laisser sans voix mais au contraire peut redonner vie. Comme quoi toute vérité est bonne à dire. On découvre cela très souvent en psychanalyse .J'admire la persévérance de ton ami dans sa recherche. Et je devine aussi la souffrance de cette femme qui , sous les ordres du père du maire et du curé,a du se taire et qui a du se séparer de son enfant sans avoir droit à la parole.Il a fallu quand m^me deux générations pour arriver à une libération de la parole.Il en faut parfois du temps et du temps avant que tout cela s'éclaire sous un jour plus serein.Merci pour ce témoignage .

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    1. Merci beaucoup pour ton commentaire.
      La démarche de vérité a en effet libérée bien des choses dans ces familles.
      Ce fut aussi toute une « aventure » pour moi de suivre mon ami dans tout ce processus durant de longues années.
      Il y a parfois des lumières qui font du bien.

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